Projet d'échanges artistiques franco-chinois:Artistes ayant vécu en France
« Récits de l’Entre-deux » -
Traversées culturelles d’artistes femmes de Macao
L’exposition « Récits de l’entre-deux » réunit neuf artistes femmes de Macao, nées entre les années 1960 et les années 1990, qui ont vécu, étudié ou créé en France. Par la vidéo, l’installation, la gravure, la peinture et les techniques mixtes, elles donnent à voir la pluralité de leurs trajectoires, ainsi que l’entrelacement de références culturelles orientales et occidentales dans leurs pratiques.
S’éloigner de son lieu d’origine implique souvent une rupture avec sa culture d’origine: barrière linguistique, écarts culturels, flottement identitaire et nostalgie peuvent susciter un sentiment d’égarement. Comme le souligne Daniel Sibony, l’enjeu n’est pas tant de revenir au point de départ que de retisser des liens après la rupture. L’expérience de la vie et de l’apprentissage à l’étranger ne se réduit jamais à un déplacement géographique : c’est un parcours de vie marqué par la recomposition de l’identité, la négociation entre les cultures et la reconstruction de soi.
L’œuvre de Chiao WENG, Dérive… l’après-midi, donne à voir la reconquête d’une forme de quiétude intérieure après les multiples fractures et recompositions de l’existence ; elle fait surgir l’image d’une contemplation silencieuse et d’un dialogue sans paroles. Dans Adaptateur, Jian SITU photographie des fils électriques qu’il faut relier et adapter lors du passage d’un contexte culturel à un autre. Par la photographie argentique en noir et blanc et les rehauts de couleur réalisés à la main, Elle transforme les liens noués loin de chez soi en une tendresse délicate, légère comme une fleur. Avec l’installation vidéo Prolifération 2026, Pui San HO s’appuie sur la conception cyclique selon laquelle « le Dao engendre l’Un, l’Un engendre le Deux, le Deux engendre le Trois… ». Du néant à l’existence, du plan au volume et de l’immobilité au mouvement, l’œuvre retrace son devenir, de Macao à la France et de l’enfance à l’âge adulte.
Chacune est venue en France avec son histoire propre, tout en puisant dans son environnement artistique des ressources intégrées à un langage plastique singulier. Dans la série Un mot, une vie, HONG Wai invite des femmes asiatiques installées en France à choisir un caractère chinois porteur de leur histoire. Elle le réinvente ensuite sous la forme de sculptures calligraphiques en dentelle, associée en Occident à la féminité, évoquant la fragilité des débuts loin de chez soi et la résilience qui se forge peu à peu avec le temps. Dans Espace de rêve (Contemplation onirique des cinq éléments), film réalisé à l’aide de l’intelligence artificielle, Alice KOK transforme l’inconscient en images oniriques et méditatives. La dissolution progressive de la Terre, de l’Eau, du Feu, du Vent et de l’Espace donne forme à un cheminement vers l’éveil de la conscience. Wai Mui CHAN, quant à elle, suture les souvenirs et les affects accumulés durant ses années en France. Dans Valises, fils, étoffes et dessin s’entrelacent pour évoquer la trame et le déploiement d’une existence singulière, tissant peu à peu la trajectoire propre de l’artiste.
Au fil de la vie et de la formation en France, le corps porte les perceptions et les expériences personnelles ; par le geste et la trace, il les transpose dans la création, s’affirmant ainsi comme le médium d’expression le plus immédiat et le plus originel. Avec la peinture performative Conviction, ioi CHOI prolonge la danse dans l’acte pictural : l’émotion de l’instant se condense dans la trajectoire du geste avant de s’inscrire dans l’image fixe.
Dans la gravure Deux en soi, Cheng Wa CHEONG mobilise le masque cosmétique comme signe d’identité et d’apparence : à la fois surface de dissimulation et moyen de révélation, il permet d’explorer la relation entre le soi et ses masques. Dans l’installation Le paysage au-delà de la fenêtre d’une chambre close, Yun XIE revient sur les parts d’elle-même qu’elle a dû contenir pour s’adapter à de nouveaux contextes culturels. L’association d’une céramique rigide et d’un tricot souple construit un paysage faisant fenêtre sur l’intérieur comme sur l’extérieur, et interroge ce que l’on dissimule ou laisse paraître malgré soi.
Lorsque l’on vit et se forme au contact de plusieurs cultures, les repères identitaires et les cadres culturels hérités se déplacent et se reconfigurent progressivement, ouvrant la voie à une expérience de l’entre-deux. Dans Entre-deux : L’Origine en partage*, le psychanalyste Daniel Sibony montre que l’entre-deux ne se réduit pas à une position de non-appartenance, de suspension ou d’indétermination. Pourtant, c’est précisément dans cet interstice que réside la puissance vitale de l’entre-deux : il constitue un espace dynamique de transition, de devenir et de création. Ces artistes ont précisément habité cet entre-deux, sans revenir pleinement à leur culture d’origine ni se fondre entièrement dans leur nouvel environnement. Dans le dialogue entre les cultures, elles ont élaboré une position singulière. Leurs œuvres ne renvoient ni à la France ni à Macao comme à des pôles fixes, mais aux transformations subjectives et existentielles engendrées par la traversée des frontières culturelles.
À travers son titre, l’exposition associe l’art à l’acte de raconter. Récits de l’entre-deux fait de chaque œuvre une réécriture de l’expérience vécue et de chaque traversée une occasion de se comprendre autrement. Cette traversée ne se limite pas aux frontières nationales : elle englobe celles qui séparent ou relient les médiums, les identités, les cultures, les langues et les récits historiques.
En donnant une forme visuelle à des expériences difficiles à exprimer, ces artistes se réinventent au fil des circulations culturelles et contribuent ensemble à l’écriture d’une histoire des artistes femmes de Macao encore en devenir.
Commissaire de l’exposition
Catherine CHEONG
*Daniel Sibony, Entre-deux : L’Origine en partage, Paris, Éditions du Seuil, 1991 ; rééd., Paris, Points, 2016.
Artistes :
Alice KOK, Cheng Wa CHEONG, Chiao WENG, HONG Wai, ioi CHOI, Jian SITU, Pui San HO, Wai Mui CHAN, Yun XIE
Exposition à Paris
Dates : Du 18 au 30 août 2026
Vernissage : Jeudi 20 août 2026 de 18h à 21h
Finissage : Dimanche 30 août 2026 de 18h à 20h
Lieu : Galerie Le 59 Rivoli
Adresse : 59 rue de Rivoli, 75001 Paris, France
Horaires d'ouverture : De 13h à 20h


